L’esprit est modelé par le corps ?

par / vendredi, 16 décembre 2011 / Publié dansAntonio Damasio, Citations

Quand vous admirez La Joconde ou écoutez l’une de vos œuvres musicales préférées, ce n’est pas seulement votre cerveau qui est mobilisé, c’est votre corps. Émotions et sentiments, même les plus complexes, reflètent une dynamique que l’on commence seulement à explorer.

Elle implique des cartes neurales qui traduisent l’activité du corps, dans toutes ses dimensions.

Propos d’Antonio Damasio recueillis par Olivier Postel-Vinay du Journal LA RECHERCHE

LA RECHERCHE : Vous dites que la paramécie, avec son unique cellule, a des émotions. N’est-ce pas aller un peu loin dans l’emploi de ce mot ?

Antonio Damasio : Avec ses cils vibratiles, la paramécie perçoit immédiatement un environnement favorable ou défavorable, s’écarte vivement d’un contact que son unique cellule perçoit comme dangereux ou agressif, se rapproche de bactéries appétissantes. Ce faisant, elle exprime quelque chose comme le désir inconscient de rester en vie, de préserver l’équilibre du profil chimique de ce que Claude Bernard appelait le milieu interne. Bien que la paramécie soit dépourvue de tout système nerveux, son comportement manifeste déjà l’essence du processus émotionnel, il préfigure le monde de nos émotions. Cela ne signifie pas pour autant qu’elle ressente ces émotions. Elle n’en a pas le sentiment.

Diriez-vous que la mouche, qui a un cerveau, a le sentiment de ses émotions ?

Antonio Damasio : Probablement pas. Une mouche en colère a l’émotion de la colère, elle n’en a sans doute pas le sentiment. Il y a un hiatus entre l’ensemble de réponses réflexes bien orchestrées que constitue une émotion et le fait de former des représentations cérébrales au sujet de cette émotion. Pour que le sentiment d’une émotion se crée, il faut un cerveau plus compliqué. Celui d’un chien ou d’un chat, par exemple.

Cela veut-il dire qu’un chat, ou un chien, a conscience de ses émotions ?

Antonio Damasio : Avoir le sentiment d’une émotion n’implique pas qu’on en ait conscience, si par conscience on entend, dans ce cas, le fait de savoir qu’on l’éprouve. Pour autant que nous le sachions, un chien, ou un chat, est incapable de réfléchir sur les sentiments qu’il éprouve.

Vous distinguez entre les émotions d’arrière-plan (un état d’anxiété, par exemple) et les émotions primaires, comme le dégoût ou la joie. Certaines de ces émotions sont-elles propres à l’homme ?

Antonio Damasio : Non, je ne pense pas. Toutes les émotions d’arrière-plan et primaires que nous connaissons sont probablement éprouvées aussi par un chien ou un chat, par exemple. C’est même vrai de nombre d’émotions que je qualifie de sociales, comme la sympathie, la culpabilité, la gratitude…

Donc, seules certaines émotions sociales sont le propre de l’homme ?

Antonio Damasio : Oui, et encore faut-il être prudent, tant la vie des grands singes témoigne d’émotions sociales complexes, comme l’admiration, l’envie, la fierté, l’humiliation…

Vous n’utilisez pas le mot «sensation», alors qu’il est couramment utilisé, en anglais comme en français, pour décrire des effets psychophysiologiques élémentaires mais aussi des émotions complexes, telle la joie. Pourquoi ?

Antonio Damasio : Justement parce que c’est un mot attrape-tout, qui brouille les pistes. L’intérêt du mot «émotion» est qu’il permet de distinguer clairement entre émotions et sentiments.

N’êtes-vous pas gêné par l’ambiguïté du mot anglais feeling, qui désigne pour vous un sentiment, alors que feeling est aussi utilisé pour désigner par exemple une sensation tactile ?

Antonio Damasio : Je contourne l’obstacle en définissant clairement les mots «émotions» et «sentiments» (feelings) tels que je les emploie pour les besoins de la recherche.

  • Une émotion est, face à un stimulus, une collection complète de réponses chimiques et neurales automatiques formant une structure distinctive.
  • Un sentiment est la transcription de cette émotion sur le théâtre de l’esprit à l’aide d’un processus conduisant à la production d’images mentales.

Même si la distinction nous semble difficile à faire, nous éprouvons une émotion de tristesse avant d’éprouver un sentiment de tristesse. Divers accidents cérébraux et protocoles expérimentaux permettent au chercheur de distinguer clairement entre les deux phénomènes.

Pouvez-vous donner un exemple d’expérience illustrant la différence entre émotion et sentiment ?

Antonio Damasio : Quand on étudie les émotions par tomographie à émission de positrons (TEP) chez des volontaires, un changement de conductivité de la peau précède toujours le moment où le sujet remue la main pour indiquer qu’il éprouve un sentiment. Cela confirme que les émotions se manifestent sur le théâtre du corps, les sentiments sur celui de l’esprit. De manière inattendue, une équipe française a aussi montré que l’émotion précède le sentiment de cette émotion en provoquant les symptômes d’une profonde tristesse chez une patiente parkinsonienne soignée à l’aide d’électrodes placées dans le tronc cérébral.

Pour décrire le processus par lequel le cerveau traduit une émotion en sentiment, vous utilisez la notion d’encartage cérébral. Que signifie cette notion exactement ?

Antonio Damasio : L’idée avait déjà été émise, de manière un peu floue, par le grand psychologue William James, voilà plus d’un siècle. Il disait que les sentiments sont une perception du corps modifiée par l’émotion. En réalité, la perception n’est pas nécessairement celle du corps lui-même, mais celle des cartes neurales construites dans les régions du cerveau qui traitent les informations venues du corps. Ces cartes sont une sorte de thermostat sans cesse régénéré. Certaines parties du cerveau sont comme un champ de détecteurs, dont les états d’activité forment une carte. À chaque instant, une collection de configurations neuronales cartographient l’état de l’organisme dans toutes ses dimensions. Face à une menace physique, par exemple, le corps réagit de manière involontaire : c’est la peur, émotion qui mobilise les muscles lisses des viscères. Ce faisant, un faisceau de signaux somatosensoriels est véhiculé par le système nerveux, mais aussi par des molécules qui passent par la circulation sanguine. Cet ensemble de signaux modifie les myriades de cartes existant à l’instant précédent. Ce mécanisme de cartographie est complètement inconscient, mais c’est lui qui fournit le contenu des sentiments, traduction des émotions dans le domaine de l’esprit. Et bien sûr, le contenu peut devenir conscient.

Vous parlez de traduction, mais le langage n’est pas forcément impliqué ?

Antonio Damasio : Non. Je dis «traduction» au sens de «version». Un chien, ou un chat, n’a pas besoin du langage pour éprouver des sentiments. Cela me donne l’occasion de revenir sur la notion de conscience. Elle recouvre plusieurs niveaux de réalité, dont le plus simple est une sorte de sentiment élémentaire du soi, ici et maintenant. Sentiment non réflexif, mais qui est à la base des niveaux de conscience plus complexes. Un chien, ou un chat, possède certainement ce niveau de conscience, et sans doute un peu plus.

Un tétraplégique éprouve des émotions et des sentiments. Peut-on même en ce cas parler d’encartage du corps ?

Antonio Damasio : Oui, parce que même si la moelle épinière ne répond plus, il subsiste d’autres voies de transmission de l’information : le système sanguin et le nerf vague, qui transmet des informations issues des viscères, contourne la moelle et entre en contact direct avec le tronc cérébral. N’oublions pas aussi que le corps comprend la tête, dont les circuits de captage et de traitement des informations extérieures sont intacts chez un tétraplégique.

Peut-on encore parler d’encartage du corps quand les sentiments sont complexes, par exemple à la lecture de L’Éthique de Spinoza ?

Antonio Damasio : Mon hypothèse centrale est que tout ce que nous ressentons dans le domaine affectif, émotions et sentiments, est fondé sur l’activité des régions cérébrales qui sont sensibles au corps. Notre expérience quotidienne remet sans cesse à jour les cartes neurales chargées de véhiculer les informations en provenance du corps. Devant La Joconde ou à la lecture de L’Éthique de Spinoza, certaines de nos cartes corporelles se modifient. En lisant L’Éthique, j’éprouve de la joie à comprendre un passage profond, ou au contraire un malaise dû à une difficulté. Chaque fois, mon cerveau décharge des molécules associées à ces émotions, qui modifient sans que j’en aie conscience les cartes neurales associées à l’état de mon corps. Parfois l’émotion est telle que ces modifications deviennent sensibles : variations du pouls, de la respiration… Ces modifications de l’état corporel et les cartes associées sont l’objet générateur de mes sentiments. Bien entendu, ces sentiments interagissent à leur tour avec le flot de nos pensées.

Que sait-on réellement de l’encartage cérébral de sentiments complexes ?

Antonio Damasio : Peu et beaucoup. D’une certaine manière, nous en sommes au stade où en étaient les travaux de David Hubel et Torsten Wiesel quand ils menèrent les premières expériences sur les bases neurales de la vision, dans les années cinquante. Malgré tout, les techniques d’imagerie et l’analyse des patients ayant subi certaines lésions ou stimulations précises du cerveau nous ont déjà fourni une moisson d’enseignements convergents. La TEP nous a ainsi permis d’identifier des aires mobilisées par la production des sentiments en général, et de certains sentiments en particulier. Si on demande à des volontaires de générer en eux un sentiment de tristesse, en se rappelant un événement douloureux, on observe des désactivations dans les cortex préfrontaux. Certains morceaux de musique vous donnent des frissons en bas du dos ; des chercheurs ont identifié deux régions du cerveau impliquées dans ce phénomène. L’administration de naloxone supprime les frissons, ce qui semble impliquer qu’ils sont liés à la libération d’opioïdes endogènes dans ces régions du cerveau. L’étude de personnes atteintes de lésions du cortex somatosensoriel droit montre que cette région joue un rôle dominant dans l’encartage du corps. Celle d’individus atteints de lésions du cortex préfrontal prouve que cette région est indispensable à la manifestation de la plupart des émotions sociales, comme l’empathie, l’embarras, la culpabilité…

Les modèles animaux sont-ils d’une quelconque utilité pour l’analyse des sentiments complexes ?

Antonio Damasio : Oui, dans la mesure où nous pouvons étudier des comportements complexes qui, chez l’homme, sont clairement associés à des sentiments complexes. Par exemple, l’attachement parental. Si l’on bloque la sécrétion d’une hormone, la vasopressine, chez le campagnol mâle, généralement très fidèle, il ne se lie pas à la femelle après l’accouplement et ne s’occupe pas de sa progéniture. On constate le même phénomène chez la femelle, si on supprime la sécrétion d’une autre hormone, l’oxytocine.

Votre théorie de l’encartage est-elle plus qu’une hypothèse ?

Antonio Damasio : Elle me semble être une hypothèse scientifique forte. Elle est déjà étayée par un grand nombre de données et peut être enrichie et testée à mesure des progrès expérimentaux. Elle me paraît éclairer d’un jour nouveau le vieux problème, d’habitude mal posé, des rapports entre le corps et l’esprit. L’esprit est désormais envisageable dans la perspective du corps, non plus seulement dans celle du cerveau. L’esprit est meublé par le corps, il est habité par lui. Cela dit, il faut bien voir les limites de l’hypothèse. Elle ne rend pas compte de la manière dont les structures neurales deviennent des images mentales. C’est un pas vers la solution du problème de la conscience, ce n’est pas la solution.

Vous avez titré votre dernier ouvrage « Spinoza avait raison ». En quoi avait-il raison ?

Antonio Damasio : Sur deux points essentiels. D’abord ce qu’il appelait le conatus, mot latin par lequel il voulait évoquer un effort incessant et le vouloir-vivre. « Chaque chose, selon sa puissance d’être, s’efforce de persévérer dans son être. » Cela est valable pour la paramécie comme pour l’homme et, chez l’homme, pour une cellule comme pour l’organisme entier. En termes modernes, c’est aussi dire que toutes les dispositions de nos circuits cérébraux sont, sauf accident, programmées pour rechercher à la fois la survie et le bien-être. Un concept proche du conatus spinoziste est celui d’homéostasie : sous cet angle, les sentiments les plus complexes servent, au même titre que les émotions les plus élémentaires, à optimiser les conditions de survie. Mais le plus étonnant est la vision que Spinoza avait du problème des relations entre le corps et l’esprit. Aux antipodes du dualisme cartésien, il écrivait des phrases que je pourrais reprendre à mon compte mot pour mot. Ainsi : « L’esprit ne se connaît lui-même qu’en tant qu’il perçoit les idées des affections du corps. » Ou encore : « L’esprit humain ne perçoit les corps extérieurs comme existant en acte que par les idées des affections de son propre corps. » Et ceci : « L’objet de notre esprit est le corps existant, et rien d’autre. » Pour lui, le corps et l’esprit sont les attributs de la même substance. On le voit, les cartes neurales ne sont pas loin !

Source : LA RECHERCHE Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay

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